L'ostéo-odonto-kératoprothèse
Cette chirurgie exceptionnelle, réalisée au CHU de Liège, utilise une dent du patient aveugle pour accueillir une cornée artificielle. Pionnier belge de cette discipline pratiquée dans 9 centres mondiaux, le Pr Bernard Duchesne, nous en détaille les promesses et les limites.
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Pour parvenir à cette prouesse, le Pr Duchesne est allé se former à Rome auprès du Pr Giancarlo Falcinelli. Aujourd’hui à la tête du département cornée et surface oculaire du CHU de Liège, il est également médecin responsable de la banque des yeux. C’est lui qui, depuis 20 ans, réalise cette opération, en collaboration avec le service de chirurgie maxillo-faciale de l’hôpital wallon.
« La cornée, c’est le hublot transparent devant l’œil. Si elle est opaque ou déformée, la lumière n’entre plus et la vision n’est plus possible. » Heureusement, on peut remplacer cette cornée. « La première greffe de cornée a eu lieu en 1905, bien avant celle du cœur, donc. La cornée greffée provient d’un donneur décédé. L’ennui, c’est qu’il y a un risque de rejet. Pour l’éviter, les chercheurs ont testé de nombreux supports synthétiques : de l’or, du verre, du plastique. Mais tout a été rejeté. »
C’est quoi l’ostéo-odonto-kératoprothèse (OOKP) ?
Une kératoprothèse est une cornée artificielle. Dans le cas de l’OOKP, elle est fabriquée à partie de la dent (ostéo-odonto) du patient. « L’idée vient de Benedetto Strampelli, un spécialiste italien qui décide, dans les années 50, d’utiliser la dent du patient comme support d’une prothèse, car c’est le seul élément rigide du corps humain que l’épithélium ne cherche pas à expulser. Et pour cause, nos dents sont tenues par un ligament alvéolo-dentaire contre lequel l’épithélium ne fait rien ». La dent (la plupart du temps une canine) est taillée en un petit rectangle de 16 millimètres sur 8 et percée au centre pour y placer la partie optique transparente qui permettra de laisser entrer la lumière. La prothèse est alors disposée sur la surface de l’œil, grâce à des morceaux de muqueuse buccale (la joue intérieure). Cette opération n’étant pratiquée que sur le meilleur des deux yeux, une seule dent suffit.
Une procédure complexe
Cette chirurgie est évidemment très lourde. « On procède en 3 étapes, qui s’étalent sur 9 mois et environ 16 heures au bloc. La première consiste à préparer l’œil : enlever le cristallin et l’iris, le vitré antérieur et recouvrir le tout avec la muqueuse buccale du patient.
Deuxième étape, on prélève le bloc ostéo-dentaire du patient pour retailler la dent, y insérer la partie optique transparente et placer le tout en nourrice, dans une poche en-dessous de l’œil, afin que la prothèse soit entourée d’un tissu du patient qui permettra de la suturer. Enfin, on extrait la prothèse et on l’implante sur la surface oculaire. Le résultat est assez inesthétique car la muqueuse buccale ne ressemble pas à la surface oculaire et la prothèse, elle, ressemble à un petit confetti tout noir de quelques millimètres. Il existe des verres scléraux, un peu comme des verres de contact, avec un iris artificiel, mais je dois vous dire que sur les 22 patients opérés, un seul y a eu recours. Les autres s’en moquent, l’important étant de revoir. »
Une opération très rare
Cette chirurgie ne peut pas être proposée à tous les patients dont la cornée est abîmée. Elle n’est applicable qu’aux patients aveugles des deux yeux, mais dont le nerf optique fonctionne toujours. « Nous devons malheureusement récuser beaucoup de personnes. Cette chirurgie n’est indiquée que dans certains cas : les brûlures au niveau des yeux (projection de produits chimiques, par exemple) pour lesquelles les greffes classiques ne peuvent pas fonctionner (en cas de vascularisation dans la cornée, notamment). L’ostéo-odonto-kératoprothèse est également indiquée en cas de maladies rares comme le syndrome de Lyell.
Enfin, pour bénéficier de cette transplantation, il faut une bonne dent. L’hygiène dentaire est capitale, on ne peut pas prendre le risque d’une infection. Et on ne peut pas utiliser la dent d’un donneur, à cause du rejet. »
Un succès confidentiel mais bien réel
Dans le monde, environ 1 500 personnes ont bénéficié de cette opération, dont 22 à Liège. Aujourd’hui, le CHU opère 2 à 3 personnes par an. « Les patients aveugles peuvent espérer récupérer une acuité visuelle de 10/10, mais avec une amplitude du champ visuel plus restreinte. Une cornée mesure 12 millimètres et notre prothèse en fait 4, donc la zone dédiée à la vision est plus restreinte. Disons 50 à 60 degrés d’amplitude contre 120 degrés pour un voyant. »
Malheureusement, aussi, les complications sont possibles. « Je me souviens d’un patient qui a récupéré une acuité visuelle excellente, mais est redevenu aveugle en 3 mois à cause d’un glaucome qui a abîmé son nerf optique. Pour le patient, c’est très dur : il faut pouvoir accepter de reperdre la vue quelques mois ou années plus tard. Le suivi est capital, notamment pour éviter ce qui pourrait anéantir les résultats de la chirurgie. C’est la raison pour laquelle je n’accepte d’opérer que des patients qui feront leur suivi ici. »
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